La nouvelle du brutal décès de Guy Carcassonne a plongé ses collègues et amis dans le désarroi et la tristesse. Les directeurs de la revue Jus Politicum – revue à  laquelle il a apporté son soutien[1] —, m’ont demandé de rédiger cet hommage. Ce texte n’émane pas de la plume d’un ami intime de Guy et ne saurait donc avoir la densité de celui rédigé par son grand complice, Olivier Duhamel et publié dans les pages nécrologiques du Monde. Il entend cependant témoigner de l’émotion ayant saisi le cercle, plus large que celui des amis proches, des collègues de Guy, ayant eu la chance de le connaître et de l’apprécier. Car une fois qu’on l’avait connu personnellement, on ne pouvait que l’apprécier.

Adoptant un mode d’expression plus subjectif – qu’on me pardonnera, je l’espère – j’observerai pour commencer que nous avons failli, lui et moi, nous manquer. En tout cas, j’ai failli passer à  côté de « l’auteur » écrivant sur le droit constitutionnel et la politique. En effet, — pourquoi ne pas l’avouer ? – jeune doctorant, je ne fréquentais guère ses écrits. La raison en est simple ; ma tournure d’esprit portait davantage vers ceux de Michel Troper et de Stéphane Rials, mon directeur de thèse, qui incarnaient une autre manière de faire du droit constitutionnel correspondant davantage à  mes goûts. Sa thèse de doctorat sur la transition démocratique en Espagne, que j’avais lue au cours de mes recherches de thèse, ne m’avait pas apporté les réponses aux questions que je me posais alors sur le pouvoir constituant et la révision constitutionnelle. Je cherchais dans ce travail ce qui ne s’y trouvait pas. Bref, j’avais été un peu déçu par ma lecture. Plus tard, bien plus tard, au détour d’une conversation avec lui, j’ai compris la raison pour laquelle cette thèse n’était pas à  la hauteur de son talent : il m’a avoué l’avoir « bouclée » très vite, ayant à  l’époque où il y travaillait, quantité d’autres obligations à  accomplir, familiales et professionnelles. On devine que ce n’est pas l’exercice de la thèse qui l’attirait dans le métier d’universitaire. Cet homme à  l’énergie débordante n’avait rien d’un rat de bibliothèque et aimait le contact humain ; il voyait le juriste comme étant celui capable de répondre à  la demande sociale. La thèse était pour lui une « figure imposée » largement contraire à  ses aspirations de juriste qui avait hâte d’en arriver aux « figures libres ».

C’est en devenant professeur, et en étant obligé pour mes cours de concentrer mes lectures sur la Vème République que je commençai à  lire attentivement Guy Carcassonne. Mon opinion évolua progressivement pour se fixer sur un sentiment net : une profonde admiration pour le savoir-faire du constitutionnaliste capable d’écrire à  vif, avec le style enlevé qu’on lui connaît, l’article dans lequel il soulevait la question intéressante de droit constitutionnel et proposait une solution rationnelle et effective. Je découvris une des facettes de son talent de constitutionnaliste d’abord dans ses articles, toujours incisifs, parus dans Pouvoirs ou tel ouvrage collectif. Mais le véritable déclic fut la lecture de son commentaire de la Constitution de 1958 (La Constitution, au Seuil, et en poche, paru en 1996 et régulièrement réédité depuis) qui le provoqua : ce dernier livre est un petit bijou de constitutionnaliste. L'auteur y est à  son meilleur : précision de l’information, qualité du raisonnement juridique, densité et brio du style et jugements personnels acérés et pertinents. On comprend pourquoi Georges Vedel a tant apprécié un tel livre : la finesse du raisonnement juridique s’allie ici parfaitement au chatoiement de la langue, à  la fois claire et imagée. Il y a même l’insolence et la liberté de ton de l’anticonformiste qu’était Guy. M’est restée en mémoire la charge contre les magistrats qui n’ont jamais abusé de leur indépendance. Sur ce dernier point, le jeune auteur fut gourmandé par le vénérable Doyen, mais le cadet ne modifia pas d’une ligne son opinion dans les éditions ultérieures. Ce coup de griffe, féroce si on l’y songe, révèle chez l’auteur son cousinage profond avec les avocats dont on sait qu’ils sont, en France, sceptiques quant aux qualités dont les magistrats se parent, comme on le devine en lisant les écrits de Me Soulez-Larivière. Pour clore sur ce livre, il l’a installé dans la position de l’auteur de référence sur la Vème République. Un de mes professeurs avait l’habitude de dire : « mon manuel est un manuel pour les professeurs et pour les étudiants ». C’est ce qu’on peut dire de La Constitution.

Après avoir reconsidéré, et apprécié son œuvre écrite, il ne me restait plus qu’à  connaître l’homme, ce que je fis assez tardivement pour des raisons diverses. D’abord, une génération nous séparait : celle de Mai 68 ; il en était un contemporain, étudiant puis assistant, à  Nanterre tandis que j’appartenais à  la génération suivante, celle de la queue de 68, ayant connu les effets culturels, mais sans en partager vraiment les idéaux qui se sont fracassés contre la réalité et la crise économique de 1974. Il était professeur à  Nanterre, et j’étais assistant en province. Plus tard, une fois que je fus devenu professeur, nos chemins ne se croisèrent pas tout de suite : nous évoluions dans deux universités assez éloignées l’une de l’autre, Paris X, — « Nanterre » donc — d’un côté, et Paris II — « Assas » donc —, de l’autre. Il était un membre actif de l’Association française de droit constitutionnel, alors que je n’en étais pas. Il était au comité de rédaction de Pouvoirs, je figurais dans celui de la revue Droits. Il participait à  des colloques auxquels je n’étais pas invité et vice-versa. Il était un consultant réputé et reconnu, ami de nombreux avocats tandis que j’étais un académique, retranché dans sa « tour d’ivoire » comme l’on dit pour discréditer ce genre d’universitaires. Bref, il n’y avait pas d’intersection possible entre nous et l’ignorance mutuelle aurait pu durer longtemps. C’eût été dommage (en tout cas pour moi).

Mais les hasards de la vie universitaire ont finalement permis de nous rencontrer. Ce fut seulement, en 2002 que je fis sa connaissance à  l’occasion d’un jury de soutenance de thèse à  Lille sur la responsabilité du chef de l’ÉTAT sous la Vème République. Il avait naturellement écrit sur le sujet, et plutôt bien comme toujours. Sa présence était souhaitable et souhaitée. Je l’invitais ; il accepta sans façon et il fut, lors de sa soutenance, brillant. Mais ne l’ayant alors jamais fréquenté dans ce genre de circonstances, je fus frappé par son aisance déconcertante. En l’entendant ce jour-là , je compris pourquoi il fut premier secrétaire de la Conférence de stage des avocats– cette pépinière des plus grands avocats. Sa parole à  la fois fluide et limpide, aidée par une belle voix, bien timbrée, servait une pensée toujours précise et concrète, sachant aller à  l’essentiel et défendre ses idées de façon éloquente. C’est la même aisance qui m’avait encore frappé lorsqu’invité à  Berlin, en mai 2005, à  la veille du référendum sur le traité établissant la constitution, il fut dans le débat avec des partisans du « Non », un éloquent avocat du « Oui », usant de tout son talent rhétorique et de sa conviction européenne pour convaincre son public. C’est à  cette occasion que je pris conscience de sa force de conviction : il pouvait, quand il était assuré de la justesse d’une cause ou d’une solution, se montrer d’une rare puissance de persuasion. Il y avait chez lui un talent d’avocat proprement renversant, un talent qui – il le faut le dire – n’allait pas sans la dose de mauvaise foi consistant à  ruiner la thèse adverse et à  masquer les faiblesses de celle qu’il défendait lui-même.

Enfin, je n’oublierais pas qu’en janvier 2009, il prêta son nom et son renom en donnant sa signature à  une Tribune collective parue dans le Monde, en vue de convaincre l’opinion publique que le projet de décret (dit « projet Pécresse ») sur le statut des universitaires était une insulte faite à  la condition des universitaires. Il me convainquit de la nécessité d’accepter l’invitation lancée par la ministre pour un déjeuner alors que les signataires de la pétition, appartenant à  une gauche radicale, refusèrent d’y aller après le fameux discours du président de la République sur la recherche en France. Il s’y fit l’avocat brillant des universités et de son université nanterroise qui, sans avoir fait autant de bruit que Sciences Po (avec ses promotions ZEP), était une remarquable machine d’intégration sociale. Puis je le revis en juin 2009 à  l’occasion de notre tentative de refonder l’Université lorsque ses collègues de Nanterre, les sociologues Alain Caillé et François Vatin essayèrent de constituer une force de proposition pour l’Université. Nos échanges devinrent, depuis lors, plus réguliers, et nous correspondions de temps en temps sur des sujets divers : non seulement le droit constitutionnel, mais aussi l’Université. J’ai le souvenir notamment d’une correspondance électronique sur l’agrégation de droit où il se montrait ouvert à  sa suppression, ne partageant pas la religion du concours, quoiqu’ancien major lui-même. Il faut dire qu’il avait fait l’expérience d’un échec dont les causes n’avaient rien de scientifique ; il en parlait sans ressentiment car cet homme, toujours tourné vers l’avenir, n’avait rien d’un aigri.

Ainsi, grâce à  cette relation amicale qui naquit peu à  peu entre nous, il m’est possible de mieux mesurer à  la fois la trace qu’il a laissée et sa personnalité. Dans le cadre d’une revue de droit politique, qui se veut consacrée à  l’étude du droit constitutionnel, un hommage à  sa personne ne peut manquer d’évoquer la place qu’a occupée Guy Carcassonne dans la discipline en question. Cette place est singulière et unique et l’adjectif d’irremplaçable vient immédiatement à  l’esprit pour désigner la place qu’il occupait. En effet, son génie propre de résidait dans sa capacité à  être, en tant que professeur d’Université, entendu dans les sphères de la politique : pédagogue du droit constitutionnel auprès des puissants, il était en même temps un maître de sa discipline, reconnu comme tel par ses collègues. Sa collaboration avec Michel Rocard l’avait amené à  fréquenter les sommets de l’État, et c’est d’ailleurs tout naturellement ce que la presse a retenu de sa biographie : tout le monde connaît désormais le rôle majeur qu’il joua entre 1988 et 1991 pour que le gouvernement Rocard, minoritaire à  l’Assemblée nationale, puisse avoir une majorité pour soutenir ses projets. Une telle expérience de la politique active n’est pas donnée à  tout le monde. Comme était tout aussi rare sa capacité à  être un grand pédagogue du droit constitutionnel, s’adressant aux médias avec la plus grande compétence et jouant ainsi un rôle décisif dans l’information du citoyen.

De cette activité de conseiller du Prince, Guy Carcassonne a toujours fait son miel ; il en nourrit ses cours et ses articles. Ainsi, son talent ne se déploya pas uniquement dans ses écrits. On peut même se demander si ceux-ci ne sont pas la face émergée de l’iceberg de son activité. On songe, maintenant qu’il est disparu, à  ce qu’il ne nous a malheureusement pas laissé, comme trace écrite de sa fulgurante intelligence et de son grand talent de juriste, — un « virtuose du droit » comme l’a noté Dominique Rousseau dans Libération — un manuel ou un grand livre sur la Vème République telle qu’elle fonctionnait. Il était probablement le seul à  pouvoir l’écrire. Mais cet homme aux talents multiples était trop sollicité, et il était trop généreux pour décliner ces sollicitations, et ne pouvait donc se concentrer sur l’écriture d’un tel ouvrage.

Sa grande activité fut, sans conteste, la pratique constitutionnelle. A cet égard, il excella dans le domaine de l’ingénierie constitutionnelle. Son bilan de ce point de vue n’est pas négligeable : membre influent de la commission Avril en 2002, il le fut tout autant de la Commission Balladur de 2007, on lui doit aussi en partie l’introduction du quinquennat, l’inversion subséquente du calendrier et probablement, l’abolition du cumul des mandats qui était, si l’on peut dire, sa marotte. Ce qui n’est pas rien, on en conviendra. Il n’est pas certain d’ailleurs que toutes ses réformes furent judicieuses, mais c’est un autre débat qui renvoie à  l’appréciation globale sur la Vème République. Cet incorrigible optimiste voyait dans la Vème République un progrès dans l’histoire constitutionnelle française. On peut en douter, tout comme on peut douter des effets bénéfiques du quinquennat. Il ne nous en voudrait pas de relever ces points de désaccord car s’il y a un trait qui caractérisait sa personnalité scientifique, c’était le goût de la controverse et le respect du contradicteur. On n’oubliera pas non plus que son expérience de « legal engineering » s’étendit à  l’étranger. Sa parfaite maîtrise de l’anglais, acquise lorsque, étudiant, il était guide pour des voyages organisés à  l’étranger, lui permit d’être consulté dans le monde entier. Son rayonnement fut international et échappe à  tous les critères inventés par n’importe quelle agence d’évaluation pour calculer bureaucratiquement le rayonnement des professeurs à  l’étranger.

L’autre facette de son activité de praticien constitutionnel fut le contentieux constitutionnel. Très tôt, il rédigea pour le groupe socialiste à  l’Assemblée nationale des saisines d’inconstitutionnalité. Plus tard, il se fit l’avocat, convaincant et convaincu, de l’introduction de la question prioritaire de constitutionnalité et il rédigea, semble-t-il, un nombre certain de mémoires pour les avocats, traquant avec brio nombre d’inconstitutionnalités « dormantes ». En tout cas, lors de notre colloque sur « le Conseil constitutionnel gardien des libertés ? », organisé à  Strasbourg avec Patrick Wachsmann (en mai 2011), il se fit l’avocat brillant de la QPC, renvoyant les esprits chagrins à  leurs jérémiades et confirmant ce qui était une ligne directrice : quand le verre était à  moitié rempli, il était pour lui toujours à  moitié plein.

Il manque à  ce portrait de Guy Carcassonne comme praticien une dimension essentielle qui fut celle du conseil aux avocats. Il n’était pas étroitement constitutionnaliste, mais juriste tout court, capable de rédiger de consultations dans les domaines les plus vastes, en droit public, mais aussi en droit privé, en droit des affaires notamment. C’était sa seconde vie.

Ainsi se dessine le profil de juriste qu’était Guy Carcassonne. Il appartenait à  la lignée des grands professeurs français qui furent aussi de grands jurisconsultes. Leurs qualités premières sont la clarté de la langue, la capacité à  discerner le problème juridique inédit dans une affaire et à  trouver la solution au problème ainsi posé – bref, ce qu’on pourrait appeler un pragmatisme juridique. Il est très significatif que le doyen Vedel lui légua sa robe de professeur car il discerna en lui son digne hériter, saisissant son talent de jurisconsulte. Mais il avait surtout apprécié que Guy Carcassonne soit un grand professeur d’Université, considérant que sa fonction première, la plus noble, était de faire de bons cours devant des étudiants dans les premiers cycles. Il l’a fait, toute sa carrière durant, quelles que fussent ses nombreuses occupations extérieures. Là  encore, la filiation avec le Doyen Vedel est évidente, celui-ci disant que le vrai professeur d’université devait cesser toute activité face à  une demande pressante d’un étudiant. L’émotion qui a saisi son Université d’appartenance, Nanterre, démontrerait à  elle seule que la première fidélité de Guy allait à  son université et à  ses étudiants. Si l’on voulait aussi poursuivre cette recherche de filiation, on ne manquerait pas de relever la parenté, d’une part, avec Gaston Jèze, non seulement parce que ce dernier fut le premier grand professeur de droit à  endosser ce rôle du juriste « expert » et « consultant », mais aussi parce que c’était un professeur progressiste, anticonformiste, et donc marginal par certains côtés, et, d’autre part, avec Joseph Barthélémy, – entendons par là  le professeur qui révolutionna les manuels de droit constitutionnel , en 1926, avec son Traité élémentaire, et non pas le ministre de la justice sous Vichy.

Quant à  l’homme, les qualités de Guy ont été dressées dans les hommages rendus publiquement par ses plus proches amis, et probablement le plus proche, Olivier Duhamel. Trois mots le caractérisent : générosité, fidélité et liberté. Générosité car, malgré un emploi du temps surchargé, il ne refusait jamais la soutenance de thèse ou le colloque où on le conviait. Fidélité à  ses amis, mais aussi à  son université, celle où il fit ses études et où il devint professeur, illustrant sa discipline. Enfin, la liberté : c’est cette liberté qu’il goûtait le plus dans le métier de professeur d’université. Dans un de ses plus brillants articles de la revue Pouvoirs, il s’inquiétait de l’état des libertés en France, à  juste titre ; face à  la tyrannie de l’opinion, il revendiquait le droit de penser tout seul et face au conformisme des mœurs, il revendiquait, tout aussi bien le droit de droit de fumer son cigare. Un tel homme ne pouvait laisser personne indifférent.

Ces quelques lignes voulaient indiquer quelle immense perte vient de subir notre « petite » discipline en perdant ce qu’on peut appeler un peu familièrement « un grand bonhomme », à  la fois un grand professeur et personnalité hors du commun, aussi intelligent que sympathique, qualités qui, on le sait, ne sont pas toujours associées.

Olivier Beaud

Pour citer cet article :
Olivier Beaud «Hommage à  Guy Carcassonne », Jus Politicum, n° 10 [http://juspoliticum.com/article/Hommage-a-Guy-Carcassonne-715.html]