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l existe plusieurs manières de rendre hommage à un auteur : saluer une carrière ou saluer une pensée. Si la carrière du professeur Jean-Marie Denquin fut riche et dense, sa pensée, et c’est là une chose plus rare et donc plus précieuse, dépasse un parcours aussi notable soit-il. C’est pourquoi, avec Olivier Beaud et Denis Baranger, directeurs de la collection « Droit politique » des éditions Dalloz, il nous a semblé que, dans son cas, l’hommage devait prendre la forme d’un recueil de quelques-uns de ses textes les plus importants afin de montrer la richesse de sa pensée et de la fécondité de ses analyses qui aident à penser le droit constitutionnel. Penser le droit constitutionnel ? C’est-à-dire le considérer et l’étudier au-delà de ce qui semble constituer son actualité immédiate ou son intelligibilité douteuse quand elles prennent la forme de faux objets, de faux débats, d’idées creuses et de concepts flous dont l’étude pieuse et appliquée entretient les lieux communs au lieu de les dissiper.

Pour marquer la sortie de ce livre qui ne se contente pas d’un droit constitutionnel qui ânonne ou reconduit des dogmes approximatifs et pour souligner à la fois la fécondité et l’utilité de la pensée de Jean-Marie Denquin pour tout juriste soucieux de réfléchir, l’Institut Michel Villey de l’université Paris 2 et le Centre Maurice Hauriou de la faculté de droit de l’université Paris Descartes ont respectivement organisé deux tables rondes autour de l’ouvrage les 23 et 24 janvier 2020. Y ont été réunis des juristes de différentes générations et de sensibilités diverses du point de vue des courants de pensée juridique mais qui, à un titre ou à un autre, ont tous en commun d’avoir une fine connaissance de la pensée de Jean-Marie Denquin, de se reconnaître dans sa liberté de ton devenue chose rare désormais y compris à l’université, et d’avoir une approche conceptuelle des questions juridiques comme le goût de la discussion : Véronique Champeil-Desplats, professeur à l’université Paris Nanterre, Thibault Guilly, professeur à l’université de Lorraine pour la première table ronde du 23 janvier ; Manon Altweeg-Boussac, professeur à l’université Paris-Est, Frédéric Rouvillois, professeur à l’université Paris Descartes et Alexandre Viala, professeur à l’université de Montpellier pour la seconde du 24 janvier.

De ces échanges nourris il ressort un éclairage stimulant non seulement sur quelques aspects de la démarche intellectuelle ou des centres d’intérêt de Jean-Marie Denquin – qu’il évoque en ouverture dans quelques pages très denses – mais aussi une réflexion beaucoup plus large sur le droit, la manière de l’aborder, son rapport avec les autres sciences comme la philosophie ou l’épistémologie ou ses écoles de pensée. Ont pu apparaître aussi l’évocation de quelques distinctions conceptuelles qui permettent de mieux saisir à la fois les objets étudiés et les méthodes pour le faire : comment distinguer, par exemple, à le supposer possible, le droit de la politique ? Peut-on et si oui comment distinguer un droit politique d’un droit qui ne le serait pas ? Quelle différence faire entre ce qu’est le droit et ce qui est de droit et en quoi cette distinction est-elle utile pour une démarche de théorie du droit ? Qu’est-ce qu’appliquer le droit, spécialement le droit constitutionnel ? Que peut-on appeler phénoménologie appliqué au droit constitutionnel ? Qu’est-ce que tenter, comme a essayé de le faire Jean-Marie Denquin, de « faire apparaître les apparences » d’un phénomène ?

Les échanges nourris de ces deux tables rondes permettent d’offrir une réflexion méthodologique tant sur le droit que la politique et, à travers un regard porté sur une œuvre, permettent de montrer un aperçu de la richesse de questions généralement occultées par la doctrine dominante plus soucieuse de donner l’illusion de certitudes que de poser des questions qui n’ont pas toujours de réponse claire et immédiate. Ils montrent aussi, à l’exemple de ce qui se fait dans plusieurs pays de grande tradition universitaire, l’intérêt majeur qui existe à faire converser ensemble des juristes de générations et de points de vue différents sur la pensée d’un auteur à partir de ses textes afin de faire progresser la réflexion et pour se réjouir qu’existent encore des esprits libres qui n’ont renoncé ni à réfléchir ni à débattre.

 

Bruno Daugeron

Professeur à l’Université Paris Descartes, directeur du Centre Maurice Hauriou.

 

Pour citer cet article :
Bruno Daugeron «Présentation », Jus Politicum, n° 25 [http://juspoliticum.com/article/Presentation-1361.html]