Recension de V. Moreira, J. Domingues, História constitucional portuguesa. Volume I : constitucionalismo antes da constituição (séculos XII-XIX), Lisbonne, Assembleia da República, 2020, 597 p.

Review of V. Moreira, J. Domingues, História constitucional portuguesa. Volume I : constitucionalismo antes da constituição (séculos XII-XIX), Lisbonne, Assembleia da República, 2020, 597 p.

C

omment écrit-on l’histoire constitutionnelle ?, s’interrogeait un colloque récent. À cette question, les professeurs Vital Moreira et José Domingues apportent une réponse aussi ambitieuse qu’appropriée : en multipliant les approches et les emprunts à plusieurs disciplines. Le choix de la méthode, parfois désigné comme une querelle « qui n’intéress[e] que les mandarins », présente ici une importance cruciale du fait même de l’identité des deux auteurs. Le premier est un publiciste chevronné, doté d’une vaste expérience politique tant nationale qu’européenne (plusieurs fois député, en particulier à la Constituante de 1975‑1976, il fut président de la commission du commerce international du Parlement européen entre 2009 et 2014) ; le second est un historien du droit, spécialiste du bas Moyen Âge et auteur d’une thèse remarquée sur les origines de la première compilation juridique portugaise : les Ordenações alphonsines (1446). Nouée au sein de l’Université Lusíada Norte, l’alliance entre les deux auteurs a déjà produit de beaux fruits : elle les a conduits à investir l’histoire constitutionnelle depuis quelques années, en s’intéressant en particulier à la période charnière 1820-1822 qui a mené à la promulgation de la première Constitution écrite du Portugal.

Ils nous proposent aujourd’hui le début d’un long voyage, appelé à engendrer pas moins de huit volumes censés paraître au rythme d’un par an. Le programme annoncé s’attache à suivre au plus près la confection et la vie des six constitutions écrites portugaises (1822, 1826, 1838, 1911, 1933, 1976), bénéficiant chacune d’un volume dédié. S’ajoutent, en complément, deux tomes plus singuliers : le premier, qui nous importe ici, sur le « constitutionnalisme avant la constitution », qui couvre tout le Moyen Âge et l’Ancien Régime (période qui débute, selon l’historiographie dominante, avec la Restauration de 1640, le Portugal recouvrant son indépendance après la période de l’Union ibérique située entre 1580 et 1640) ; le second, qui nous interpelle aussi en raison de son potentiel manque de substance, sur le projet avorté de loi fondamentale de 1823/1824, et qui devrait – d’après nous – pouvoir être étoffé en y insérant toutes les esquisses et autres fantaisies constitutionnelles qui ont émaillé le pays en dehors de ses moments constituants les plus aboutis.

À première vue, leur entreprise ressemble à la collection « Histoire des constitutions de France » publiée chez Fayard, et malheureusement inachevée, conduite par Robert Badinter et Didier Maus – un échec qui renforce le « mal français » dont nous reparlerons. Sans doute, les six volumes dédiés aux constitutions écrites portugaises y ressembleront fortement, en associant une partie doctrinale, plus ou moins développée, et une collection de documents reproduisant le texte constitutionnel et d’autres pièces y afférant, permettant d’éclairer le travail constituant. Pour autant, le premier volume de la collection se veut plus novateur, voire iconoclaste comme l’indique son titre. S’inspirant expressément du professeur et président de la Cour constitutionnelle italienne Gustavo Zagrebelsky, et de quelques autres constitutionnalistes étrangers comme Horst Dippel, nos auteurs proposent en effet de « mettre en évidence la dimension historique du droit constitutionnel » (p. 13) afin de chercher le « génome constitutionnel portugais » (p. 14). Ce mélange affiché entre données historiques et biologiques peut paraître étrange au lecteur français ; il trouve cependant plusieurs antécédents au Portugal où la pensée juridique s’est toujours revendiquée comme éclectique et par conséquent désireuse de s’inspirer de toutes les sciences, qu’elles soient naturelles ou sociales. Nous attendons donc avec impatience de voir si nos auteurs s’engouffreront dans cette brèche encore peu explorée, afin d’exposer les savoirs extérieurs au droit que les juristes et constitutionnalistes portugais, de tous bords et de toutes époques, ont sollicités au gré des modes, des plus attendus, tels le darwinisme (y compris social sous les traits du spencerisme) et le positivisme comtien, aux plus improbables, comme l’hypnotisme. Toujours est-il que ce premier volume s’avère timide sur ce terrain, qui aurait cependant pu être fécond en sollicitant la théologie voire la philosophie : il veille surtout à unir, comme escompté, deux savoirs et méthodologies : ceux des sciences historiques et du droit constitutionnel (p. 15).

Sur le fond, cette recherche du « génome constitutionnel » s’avère pourtant classique, et sans doute un peu trompeuse en ce qu’elle suit une mode récente. Les deux épigraphes du livre donnent le ton. Les citations ainsi extraites, provenant du libéral Almeida Garrett (« Avant la Révolution de 1820, le Portugal avait en effet une constitution ; il n’existe point d’État qui n’en ait pas ») et du Manifeste aux Portugais du Conseil (Junta) provisoire du Gouvernement Suprême du Royaume de 1820 (« Nos aïeux furent heureux, parce qu’ils vivaient dans des siècles vertueux où le Portugal disposait d’un gouvernement représentatif au sein des Cortes de la Nation »), inscrivent le livre dans la continuité d’une littérature grandissante cherchant du « droit constitutionnel avant le droit constitutionnel ». Parents étonnamment pauvres de la bibliographie pourtant très internationale fournie par les auteurs, les Français ont de beaux représentants de cette littérature résumant l’histoire constitutionnelle à une poussée inexorable du constitutionnalisme moderne. Inutile donc d’insister en explicitant leur démarche, sauf à rappeler l’importance, pour tous ces auteurs, y compris nos collègues portugais, de recourir aux concepts en histoire, quitte à céder à l’anachronisme quand celui-ci est mesuré.

Cette quête les mène toutefois sur deux rivages : les auteurs cherchent autant à rendre compte du chemin menant du « protoconstitutionnalisme » au constitutionnalisme moderne, qu’à démontrer que ces convictions étaient partagées de longue date, et pas uniquement lors de la révolution libérale de 1820 qui a initié l’ère du droit constitutionnel portugais. Là réside sans doute la grande différence avec la France, où la présence d’une constitution coutumière et/ou naturelle a été avancée à plusieurs époques, en particulier en 1789 et en 1814, mais a toujours engendré une dispute acharnée, en particulier entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Les Portugais, au contraire, et quel que soit leur bord politique, ont revendiqué l’héritage de « l’ancienne constitution », dont les jalons auraient été posés par les Cortes de Leiria de 1254, avant d’être ressuscitée une première fois par les Cortes de Lisbonne de 1697/1698, et une seconde fois en 1820 avec la révolution de Porto (p. 25-29). Cette histoire, osons le dire, relève parfois du mythe national voire de l’uchronie : elle se fonde sur la puissance, réelle ou supposée, des Cortes traditionnelles du royaume et des « libertés ibériques », dont il n’est curieusement pas fait mention ici, si ce n’est de façon implicite à travers les développements sur les forais, qui s’assimilent de loin à des chartes municipales. Il n’empêche : la thèse du retour à un passé antérieur à la période « absolutiste » ne se limite guère à quelques brochures anonymes dont la célèbre Constituições antigas y modernas (1820). Elle se rencontre en effet partout, et ce jusqu’au xxe siècle, quitte à poser un voile pudique sur des documents apocryphes. Le plus bel exemple nous est fourni ici par les prétendues lois des Cortes de Lamego de 1143, opportunément « redécouvertes » et publiées en 1632 par António Brandão pour servir la cause de l’indépendance et des droits de la maison de Bragance face à la domination des Philippes d’Espagne. Du moins le croyons-nous. En effet, le mérite des deux auteurs est de ne fermer aucune porte et de préserver jusqu’au bout la critique scientifique. Aussi, s’il est aujourd’hui majoritairement admis que les lois des Cortes de Lamego sont des faux, ce qui excite le rapprochement avec les Leges Edwardi anglaises, nos auteurs ont pris le parti de les aborder et de les retranscrire dans la documentation du livre dans l’idée (l’espoir, peut-être ?) que des découvertes futures pourraient les authentifier en redécouvrant le texte d’origine. Ils soulignent, de toute manière, que leur importance fut primordiale dans l’imaginaire constitutionnel portugais (p. 115-125) – ce qui est une évidence, qui contribue à l’affection portée à ce texte, au moins jusqu’à l’Estado Novo, et incite à toujours avoir la foi (le mot n’est point exagéré…) en leur authenticité.

Eu égard à la nature de l’exercice, nos auteurs n’échapperont pas à certaines interrogations destinées à nourrir la discussion. La première a trait au découpage chronologique, qui suscite à peu près les mêmes débats qu’en France. Même en admettant l’existence de la constitution coutumière ou informelle portugaise, peut-on affirmer qu’il n’en existe qu’une seule parcourant l’histoire du pays du xiie au xixe siècle ? L’option choisie, calquée sur la proposition de Marcello Caetano (preuve, s’il en fallait, de la pérennité intellectuelle des cathédocrates au Portugal…), retient l’existence de deux périodes aux constitutions divergentes : le Moyen Âge et l’Ancien Régime (p. 55‑56). Bien qu’hardie, la proposition de Freitas do Amaral, dégageant pas moins de sept constitutions informelles entre 1143 (date de fondation du Portugal) et 1822 (date de la première constitution écrite), méritait plus d’approfondissements critiques. Certes, la rupture produite par l’Ancien Régime doit être vue comme une « ligne de partage des eaux » (p. 56), au rebours des variations, parfois mineures, identifiées par Freitas do Amaral. Toutefois, nous pourrions en dire de même à propos de certains constitutions écrites qui sont pourtant comptabilisées et d’autres cas plus étranges encore que nous pouvons observer dans les constitutions des PALOP après l’obtention de leur indépendance. Ce sans oublier les changements liés aux conventions de la constitution, alors même qu’aucune réforme constitutionnelle n’a eu lieu, et qui ont pourtant marqué la plupart des pays du monde ; les Français en savent quelque chose, mais les Portugais aussi, par exemple via l’usage que feront certains rois du pouvoir modérateur conféré par la Charte de 1826, qui pouvait tantôt l’ériger en maître, tantôt en faire un « cochon à l’engrais »... Il faudrait dans tous les cas être attentif à ces variations, ce qui sera, nous l’espérons, retenu pour les prochains volumes de la série. De surcroît, la difficulté de l’historiographie portugaise à dater le début de l’Ancien Régime témoigne d’un embarras qui trouve une répercussion sur le droit public. Même en s’entendant sur sa date et son importance, ne faudrait-il pas au moins admettre deux coupures supplémentaires, l’une du temps de l’Union ibérique, l’autre au moment de la consécration, certes éphémère, du Royaume-Uni de Portugal, du Brésil et des Algarves (1815-1821) ?

Le choix retenu par les auteurs est d’autant plus étonnant qu’il semble hésitant. La documentation, d’une part, prend bien en considération les variations soulignées par Freitas do Amaral en consacrant une partie finale aux « discontinuités constitutionnelles » (p. 537-576). La thèse adoptée, d’autre part, colle mal à leurs postulats chronologiques. Les auteurs consacrent en effet trois composantes du « constitutionnalisme traditionnel » (p. 29-36), qui mêlent des éléments épars, et parfois indéfinis, peinant à correspondre au découpage retenu. Ainsi, faut-il vraiment opposer, voire dissocier, le « multiconstitutionnalisme » (sic) médiéval, fragmenté en une collection de textes comprenant autant de lois que de documents de nature variée (testaments royaux, contrats de mariage princiers, accords internationaux, bulles pontificales…) – et qui démontrent, en passant, que la « constitution portugaise médiévale » est plus écrite que coutumière, ce qui explique le choix de la qualifier de constitution « informelle » – des « lois fondamentales du royaume » ? Cette dernière expression, peut-être importée de France, apparaît en 1645 dans les Exclamaciones políticas, jurídicas e morales de Luís Marinho de Azevedo : elle constituerait le symbole de la Constitution d’Ancien Régime, de plus en plus limitée aux règles de dévolution de la Couronne... alors même qu’Azevedo effectue un renvoi explicite aux lois des Cortes de Lamego ! Que dire aussi du troisième élément identifié, la « constitution civile de la monarchie », dont l’enseignement, imposé par les Statuts de l’Université de 1772, devait être professé par le titulaire de la chaire de droit public interne de la Faculté de Lois de Coimbra ? Cette « constitution civile » était si peu définie qu’elle laissait libre cours aux enseignants : ils l’entendaient à leur manière et pouvaient, suivant les cas, s’en tenir à une vision restreinte des lois fondamentales (ce fut le cas du cours de Francisco Coelho de Sousa e Sampaio) ou à une vision étendue, allant jusqu’aux sempiternelles lois des Cortes de Lamego (telle fut l’approche du professeur Ricardo Raimundo Nogueira). Bref, il semble difficile de démêler ces composantes de nature diverse, si tant est qu’il soit utile de les dissocier. Mais ce faisant, est-il encore utile de procéder à un découpage des périodes constitutionnelles, quand une bonne partie des publicistes d’Ancien Régime cherchaient à renouer les chaînes du passé, en dépit de l’évidence ? Ce point méritait dans tous les cas des développements plus féconds, en sollicitant au besoin l’histoire de la pensée juridique et politique, employée ici à la marge.

La seconde interrogation tient au risque de ne pouvoir « échapper à la culture du présent et aux filtres de la subjectivité », c’est-à-dire de céder à une certaine forme de présentisme voire d’anachronisme. Les deux auteurs le reconnaissent volontiers : il ne s’agissait pas de chercher à comprendre les anciens (à les « traduire », dirions-nous), ce qui impliquait un travail de recherche différent et une toute autre interrogation des sources, pour un résultat sans doute réduit. Cet aveu aboutit cependant à opérer à la manière des constitutionnalistes portugais de la fin du xixe siècle, soucieux de transformer leur discipline en science, entraînant la mise au pas d’ouvrages prenant encore en considération les facteurs moraux et religieux dans le domaine du droit politique : en témoigne le triste sort réservé au traité de droit politique de João de Sande Magalhães Mexia Salema de 1841, conspué sans autre forme de procès par José Joaquim Lopes Praça. Nous touchons du doigt les limites d’une lecture purement positiviste de l’histoire constitutionnelle et de l’histoire du droit en général. Il ne s’agit pas uniquement de prévenir toute dérive et toute incompréhension liées à l’usage de concepts qui (quand ils existent) évoluent au fil du temps et permettent de jouer sur les mots, de reconstituer artificiellement des liens entre les époques, de déceler, parfois arbitrairement, une continuité, de rédiger en somme une histoire linéaire (et « heureuse ») du droit. Au demeurant, ces thèses, qui laissent dubitatifs plusieurs contemporains, comme Jacky Hummel, peinent à correspondre au Portugal ; son histoire constitutionnelle se révèle souvent « nostalgique », fidèle au spleen lusitain qui hante sa culture populaire. Plus grave, cependant : le choix opéré par les auteurs ne permet pas de voir leurs ancêtres, y compris ceux d’une « science » constitutionnelle, comme ils se voyaient eux-mêmes, avec leurs convictions, même religieuses et cosmologiques, formant un cadre de pensée dans lequel ils insèrent le droit politique qu’ils décrivent. Leur histoire constitutionnelle se fait ainsi à l’aune du présent – à la manière des whigs préciserait Herbert Butterfield.

Le problème vient ici d’une volonté de laisser dans l’ombre cette part que l’on doit, non plus à la modernité, mais aux Anciens ; l’expression peu heureuse de « constitutionnalisme ancien », que les auteurs emploient à la suite des travaux de Charles Howard McIlwain, souvent cités dans le volume, laisse entrevoir une nature surannée, tout au plus bonne à exposer les éléments qui viendront, plus tard, former le vrai constitutionnalisme. Il est ainsi dommage de ne pas avoir au moins tenté de sortir des sentiers battus ; nous avons proposé une grille de lecture, sans doute critiquable, dans notre livre sur le constitutionnalisme octroyé, et nous espérions à vrai dire trouver des éléments permettant d’initier une recherche de cet ordre. Le symbole de cette approche par trop guidée par le présent se rencontre p. 43, avec l’épisode de la destitution du roi D. Sancho II en 1245, en marge du concile de Lyon : fondée sur le « droit de résistance collectif de la nation », droit invoqué au nom de la défense de la constitution traditionnelle, le récit exposé ne dit mot sur l’action, pourtant déterminante, du Pape. Bien que le livre revienne à d’autres occasions sur cet épisode, notamment à l’occasion du problème posé par les serments royaux (p. 257-276) en mentionnant cette fois l’intervention pontificale, rien n’est étudié sous cet angle, alors que nous avons potentiellement affaire à un gardien international de la « constitution » portugaise. Le pape Alexandre iii n’est-il pas à l’origine de la reconnaissance officielle du Portugal par la bulle Manifestis Probatum de 1179, et ci-devant son protecteur, voire son tuteur, ce qui correspondrait bien aux prétentions de la Papauté au sortir de la réforme grégorienne ? Que faut-il en déduire ? Les auteurs se contentent ici de poser la question de la légitimité « divine » (par l’intermédiaire de la Papauté) ou « populaire » du pouvoir portugais (p. 44), en penchant visiblement pour la seconde idée, sans aucune forme de démonstration, sauf à traiter deux cents pages plus loin du serment de Paris de 1245 qui a (rétrospectivement) servi la cause de la responsabilité contractuelle du Roi de Portugal devant les Cortes. Une incursion dans l’histoire de la pensée juridique de cette période n’aurait donc pas été de refus pour mieux saisir cet aspect brumeux, que la pensée républicaine des xixe et xxe siècles – à l’image du président de la République Teófilo Braga – n’hésitera pas à exploiter à des fins nationalistes et anticléricales. Nous ne pouvons en tout cas nous contenter de quelques éléments présentés, ici ou là, p. 223-255 : ces pages souhaitent surtout démontrer la croyance répandue en la thèse de la monarchie élective, voire d’une « souveraineté nationale », mais se contentent de resservir les développements d’auteurs étrangers (Manegold de Lautenbach, Oldradus de Ponte). Ou encore p. 279 (présentation la plus frustrante, de notre point de vue), quand les auteurs avancent que la libertas ecclesiae fonctionnait comme « une limite constitutionnelle au pouvoir législatif du Roi », concrétisant ainsi le respect dû au droit divin.

Ce parti pris empêche toute découverte de ce fameux « génome constitutionnel portugais ». Les auteurs parviennent en revanche – et l’entreprise n’était pas évidente – à donner un visage à la constitution matérielle du Portugal. Mais ils ne peuvent, du fait de leurs choix, esquisser la manière dont les premiers Portugais envisageaient la garantie des libertés dont ils s’enorgueillissent ; en clair, ils échouent à exposer leur perception du « constitutionnalisme ». Par conséquent, le livre prend parfois plus l’allure d’une histoire de la construction de l’État (prisme ô combien moderne voire contemporain, ce d’autant plus qu’il sert souvent à écrire le roman national) que d’une histoire constitutionnelle à proprement parler, en évoquant des sujets aussi variés que la législation des biens de mainmorte, le droit d’asile ou encore l’organisation municipale. Sujets importants, bien entendu, mais un équilibre reste à notre sens à trouver eu égard au postulat de départ qui n’est sans doute pas atteint. Il convient toutefois de le dire, pour dédouaner les auteurs et ne surtout pas minimiser le travail accompli : pour la période considérée, et eu égard aux sources et aux études publiées jusqu’à présent, l’entreprise est peut-être impossible. Avis toutefois aux amateurs de défis.

Nous devons de même déplorer certaines idées reçues, participant parfois au roman national, que les auteurs colportent entre deux ou trois coquilles gênantes : par exemple, cette mention de Thomas d’Aquin, p. 71, qui défendit ses thèses au xive siècle (sic). Nous n’en soulignerons que deux. La première, avancée p. 46, est une querelle d’érudits sur la prétendue consécration de la règle Quod omnes tangit par le Décret de Gratien : André Gouron a déjà fait justice de cette fausse affirmation, qui pourtant se retrouve dans plusieurs travaux français et étrangers. La seconde est plus grave : elle proclame l’absence de liberté religieuse sous la monarchie, qui n’aurait été consacrée qu’en 1910 avec la Première République (p. 88). Nous sommes certes loin du cœur du premier volume, et nous espérons de ce fait que les auteurs sauront amender leur discours quand ils devront aborder le règne de la Charte de 1826. De récents travaux ont en effet démontré l’inverse, sapant la propagande républicaine, ici très manichéenne, qui d’évidence fonctionne toujours. Certes, les cultes protestants et israélite ont été poussés vers la clandestinité voire sanctionnés par le Code pénal de 1852. Toutefois, une tolérance de fait se développa dès la seconde moitié du xixe siècle, marquée notamment par la fondation en 1878 de la première église protestante et la création, la même année, d’un registre civil réservé aux non catholiques. La jurisprudence, très libérale, soutenait l’entreprise en estimant, par exemple, que l’interdiction du prosélytisme n’invalidait pas la presse protestante. Autant dire qu’en 1911, le droit change à l’égard de ces cultes, sans pour autant en altérer la pratique, sauf à restreindre (tout le paradoxe est là) les libertés tangibles, quoique officieuses, dont ils jouissaient en matière d’enseignement. En dépit de ces désillusions, les nouvelles entités représentatives de ces confessions religieuses recevront avec empressement la loi de séparation des Églises et de l’État de 1911.

Ces réserves étant faites, nous devons reconnaître la grande qualité de la seconde partie de l’ouvrage, la plus féconde, concernant la documentation. L’objectif de continuer et plus encore de dépasser le travail de compilation mené par Lopes Praça en 1893, sous le titre Colecção de leis e subsidios para o estudo do direito constitucional português, est atteint. En plus de l’actualisation et de l’accroissement des textes mis à disposition, dûment accompagnés des sources, de la bibliographie et d’une présentation synthétique, les auteurs ont opté pour une classification thématique remplaçant avantageusement la présentation chronologique, et un brin paresseuse, de Lopes Praça. Le lecteur pourra ainsi naviguer de textes en textes autour de sujets précis comme les rapports Église/État (p. 277-317), la fonction et le statut du Roi (p. 219-334), la Justice (p. 399-413), l’administration locale (p. 433-459) ou encore la « constitution financière » (p. 491-512). Partie aboutie, donc, qui comble un vide éditorial et fera le bonheur des chercheurs régulièrement comblés, sur le terrain de l’accessibilité des sources, par nos deux auteurs. Les lecteurs apprécieront en outre la beauté matérielle du livre (papier glacé, couverture cartonnée, le tout pour un prix abordable) qui tient au choix de son éditeur : l’Assemblée de la République. Nous ne le répéterons jamais assez, bien que nous prêchions dans le vent : le droit politique doit être à la portée de tous, ce qui implique de l’être de toutes les bourses, et donc d’être soutenu par les pouvoirs publics.

Cette remarque matérielle nous conduit tout naturellement au dernier point que nous souhaitions aborder, et qui concerne la France. Les auteurs ne s’en cachent pas : le Portugal a de tout temps subi l’influence française dans son langage juridique comme dans son histoire politique et constitutionnelle. La première dynastie royale portugaise n’est-elle pas celle des Bourgognes ? Le serment prêté par le futur D. Afonso III le 6 septembre 1245, dans l’espoir de remplacer son frère destitué D. Sancho II, ne fut-il pas effectué au domicile du chancelier de Paris ? Les exemples, rien que pour la période couverte par ce livre, pourraient être multipliés à l’envi. Reste que la bibliographie française employée par nos auteurs, en plus d’être rare, s’y révèle très datée. À deux exceptions près, l’une menant à un article d’Olivier Beaud publié dans Jus politicum, l’autre mentionnant (mais peut-être sans l’avoir lue) la thèse de Philippe Pichot-Bravard, les références renvoient aux travaux, sur certains points périmés ou corrigés, de Bastid, Burdeau, Carré de Malberg, Ellul, Sueur ou encore Touchard. Voilà donc la doctrine française cristallisée au xxe siècle ! Cela explique certaines erreurs relevées ou les limites de l’essai, qui aurait pu profiter des travaux menés en histoire constitutionnelle depuis plus de vingt ans par les Français. Nous pourrions certes y voir la preuve du déclin de la doctrine française dans le monde, elle qui fut autrefois si brillante en diffusant un « modèle juridique » ; il est vrai qu’en comparaison, les lectures anglaises, italiennes et même allemandes, trouvent ici un meilleur sort. Impossible, toutefois, de ne pas voir un appel du pied de la part des deux auteurs qui auraient sans doute apprécié d’avoir à leur disposition un corpus complet et accessible. N’est-il pas temps d’unir nos forces pour proposer un traité d’histoire constitutionnelle française, en plusieurs volumes, profitant de la richesse et de la qualité de la recherche contemporaine ? Nos collègues, français comme étrangers, doivent souvent se contenter de manuels, modestes par nature, ou bien choisir de revenir aux œuvres, par définition vieillies, des grands anciens comme Maurice Deslandres. Il n’est plus possible de retourner à l’âge d’or de la France et de sa doctrine juridique, mais celle-ci peut au moins rendre un service inestimable en offrant au monde autrefois inspiré par sa culture juridique le monument critique de sa gloire passée.

Oscar Ferreira

CREDESPO - Université de Bougogne

Pour citer cet article :

Oscar Ferreira « V. Moreira, J. Domingues, História constitucional portuguesa. Volume I : constitucionalismo antes da constituição (séculos XIIe-XIXe) (2020) », Jus Politicum, n°27 [https://juspoliticum.com/articles/V-Moreira-J-Domingues-Historia-constitucional-portuguesa-Volume-I-constitucionalismo-antes-da-constituicao-seculos-XIIe-XIXe-2020]